J'ai lu ce livre tout simplement car le sujet m'intéresse. Avant tout penchons nous rapidement sur le "contexte".
Car comme souvent, après avoir lu ou entendu des "informations" ou "connaissances" nouvelles, je vérifie. Je prends du recul et mets en action mon organe du doute, seul moyen de ne pas finir "con comme Bigard" (désolé) et raconter n'importe quoi. Le plus simple... c'est le net ! Oui, c'est là que circulent le plus de bêtises, mais cela reste le moyen le plus rapide d'obtenir des sources diverses concernant une information donnée.
Quel fut ma surprise d'apprendre que l'auteur avait été, il y a quelques années, au centre d'une polémique l'accusant d'un certain "racisme académique". Mais on en reparlera plus loin, regardons dabord de plus près le contenu général du livre :

PLAN DU LIVRE :

Première partie : L'Histoire de la traite
Chapitre I : "L'invention de la traite", l'Islam, l'Afrique
I Les débuts de l'Islam et "l'invention" de la traite
    1 Les origines lointaines
    2 Le rôle essentiel de la conquête musulmane
II Essor et déclin des traites musulmanes
    1 L'évolution jusqu'au XIXe siècle
    2 Les mutations du XIXe siècle
    3 Une difficile extinction
III Place et rôle de la traite dans l'histoire du monde musulman
    1 Le rôle des captifs noirs dans le monde musulman
    2 Le rôle de la traite dans la dynamique expansive musulmane

Chapitre II : L'entrée en scène de la traite atlantique
I Les conditions d'un essor
    1 L'ouverture européenne sur le grand large
    2 La question du choix de la main-d'oeuvre africaine
    3 Le débat sur la liberté des mers et l'essor de l'entreprise privée
II Les étapes d'une structuration
    1 Les vélléités des puissances de la Baltique
    2 Le rôle essentiel des Etats regardant vers l'Atlantique
    3 Traites nationales et système-monde européen
III Les modalités d'un trafic
    1 La préparation de l'expédition de l'expédition négrière
    2 Les opérations commerciales
    3 Le "triangle" océanique

Chapitre III : L'abolition progressive du trafique négrier
I Les sources du mouvement abolitionniste
    1 "L'abstention de la morale catholique" (S Daget)
    2 La France, les Lumières et l'abolitionnisme
    3 Le rôle moteur des morales protestantes et de la Grande-Bretagne
II Le combat abolitionniste
    1 Convaincre pour dissuader
    2 Interdire pour empêcher, réprimer pour arrêter
III La traite sous le régime de l'illégalité
    1 Permanences et mutations au sein du trafic négrier
    2 Les raisons d'une obstination

   
Deuxième partie : La traite dans l'histoire
Chapitre IV : La traite dans l'histoire de l'Occident
I Traite et dynamique sociale
    1 La traite : trafic à la rentabilité aléatoire
    2 Le moteur de l'accumulation : la stratégie du risque calculé
    3 Négriers et société
II Traite et dynamique économique
    1 Le cas de l'Europe du Nord-Ouest
    2 Le cas de l'Europe du Sud et des Amériques
Chapitre V : La traite dans l'histoire de l'Afrique
I Des effets de la traite négrière...
    1 La mesure de la ponction démographique opérée par la traite et la question de ses incidences
    2 Le rôle de la traite dans l'instabilité politico-militaire africaine
    3 Intérêt, présupposés et limites du discours sur les effets du trafic négrier
II ...au rôle et à la place de la traite dans l'histoire africaine
    1 La traite dans l'organisation fonctionnelle des sociétés d'Afrique noire
    2 La traite dans la dynamique évolutive des sociétés d'Afrique noire




Je m'arrêterai seulement sur le chapitre 5 qui semble être le plus "novateur", je cite simplement son introduction :

"Le titre de ce chapitre pourrait faire croire à une bien grande ambition, alors que l'on touche ici à la partie la plus sensible, la plus controversée, et sans doute la plus obscure de notre tentative d'approche du phénomène négrier. Mais est-il encore scientifiquement possible, aujourd'hui, d'aborder cette question sans la replacer dans un contexte plus large ? La traite (dont subsiste encore des relents) a fait partie de l'histoire africaine pendant plus de mille ans. Plus ou moins importante, selon le lieu ou l'époque, elle a finalement touché l'ensemble du continent. Entre elle et lui des relations n'ont donc pas manquées de s'établir. Afin de les mettre en valeur, je partirai de l'analyse thématique classique des effets du trafic négrier, mettant en valeur la richesse de ses apports,mais aussi ses présuposés (qui fonctionne parfois à l'insu de ses adeptes) et ses limites. J'arborderai ensuite une autre voie, pensant que ce n'est que par une sorte de dialectique du dedans et du dehors, par un relevé des intéractions réciproques entre les "sysèmes-mondes" d'Afrique noire et ceux de l'extérieur, que l'ont peut expérer mieux comprendre quels ont pu être le rôle et la place de la traite dans l'histoire africaine."

Plus loin dans le chapitre :
"Le problème réside dans le fait que cette focalisation sur les seules effets du trafic négrier a conduit à occulter d'autre voies de recherche, et qu'elle semble aujourd'hui marquer le pas.(...) Il
("le plus grave") réside dans le fait que le discours sur les effets du trafic fonctionne généralement comme si, dépourvu d'histoire propre,le continent noir n'avait été qu'un respectacle à des influences extérieures, comme si l'on pouvait disséquer et isoler un phénomène sans contribuer à lui faire perdre sa signification d'ensemble. C'est sur un monde en pleine évolution, excellant à emprunter à l'extérieur ce qui lui est utile tout en conservant l'essentiel de ses structures propres, que se sont greffées traite et influences venues du dehors. Empruntons donc maintenant d'autres chemins, complémentaires à ceux que nous venons de survoler."

Le discours est clair. D'une part, prendre du recul par rapport à la manière traditionnelle de placer la traite dans l'histoire de l'afrique noire, c'est à dire en terme d'effet. D'autre part, replacer la traite dans l'histoire propre de l'afrique noire, c'est à dire de chercher le rôle et la place de la traite dans le fonctionnement et l'évolution des sociétés d'afrique noire.

DOCUMENTS en rapport avec le travail d'historien de Pétré-Grenouilleau :
Pap Ndiaye: Note critique sur Olivier Pétré-Grenouilleau, "Les traites négrières. Essai d'histoire globale"
"Le livre de Pétré-Grenouilleau ouvre des débats, invite à la réflexion, parfois à la critique, décape avec vigueur beaucoup d'idées et de représentations communes, et c'est tant mieux."

daylimotion : traite orientale et saharienne : présentation du livre de Tidiane N’Diaye, génocide voilé.


La polémique Pétré-Grenouillleau


Objet de cette polémique :

« Cette accusation contre les juifs est née dans la communauté noire américaine des années 1970. Elle rebondit aujourd'hui en France. Cela dépasse le cas Dieudonné. C'est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un "crime contre l’humanité", incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides.
La traite n'avait pas pour but d'exterminer un peuple. L'esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu'on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n'y a pas d’échelle de Richter des souffrances.   »
 

Il a dit une bêtise... en confondant "crime contre l'humanité" et "génocide". Mais c'est bien parce que trop de gens confondent les deux termes. On comprend bien qu'il exprime son agacement face à la tendance qu'ont certaines personnes d'assimiler tout les crimes à un génocide. Je pense qu'il veut souligner que la traite et le génocide sont des "processus différents" même s'ils ont des points communs : mort des victimes (même si elle n'est pas systématique), racisme, déshumanisation...
Car cette distinction entre les différents types de "crimes contre l'humanité" fait partie de l'analyse historique et est importante dans l'utilisation de ces concepts par la justice internationale (cf fin de l'article). De plus, On ne devrait pas utiliser ces concepts de "crime contre l'humanité" et de "génocide" de manière à porter un jugement moral ou à hierarchiser sur ce plan les crimes de l'histoire. Cette pratique est idiote et fausse le travail des historiens.
En tout cas, je ne crois pas que Pétré-Grenouilleau remette en cause le fait que la traite des noirs soit un crime contre l'humanité.


ATTESTATION DE L’ASSOCIATION DES HISTORIENS MODERNISTES DES UNIVERSITÉS FRANCAISES (AHMUF) REPRÉSENTÉE PAR SON PRÉSIDENT

    L’association des historiens modernistes des universités françaises (AHMUF) qui regroupe la quasi totalité des historiens de la période appelée sur le plan académique (XVI°-XVII°-XVIII°siècles) se déclare solidaire de M. Olivier Pétré-Grenouilleau dont les travaux de recherche sont mis en cause par une association devant la justice.
    Spécialistes en matière d’enseignement et de recherche de cette même période de l’histoire que M. Olivier Pétré-Grenouilleau, ils tiennent à dire que leur collègue , dont ils ont lu les travaux, ne conteste pas que l’esclavage soit un crime contre l’humanité et qu’il n’encourage ni les discriminations ni la haine raciale. De plus, il a toujours respecté les règles de déontologie du métier d’historien et jouit d’une grande considération parmi ses pairs.

comité de vigilance face aux usages publics de l'Histoire


Voici un article, qui présente  Les traites négrières, Essai d'histoire globale, un essai postérieur au "Que sais-je". Ce livre et son auteur ont été critiquée ici : négrophobie académique ?

Pour moi, l'auteur de cette critique ne comprends pas du tout la démarche de l'historien Pétré-Grenouilleau. Il ne s'agit pas "d'effacer la faute des blancs" comme semble vouloir exprimer l'auteur.
Il s'agit au contraire de tendre vers une plus grande "objectivité" et de replacer l'histoire de la traite "dans un contexte plus large".
Dire par exemple, que la traite a eu une incidence relativement faible sur la démographie n'est pas scandaleux, car d'une part l'auteur argumente en quantifiant l'impacte de la ponction démographique. D'autre part ce raisonnement n'a pas pour but de minimiser la traite mais bien de rechercher la vérité, ce qui est le travail de tout historien et de tout scientifique.
Dire que les "musulmans" et les "noirs" ont joués un rôle actif dans la traite négrière, au moins aussi important que les européens n'est pas une façon détournée de disculper les "blancs". Encore une fois, il s'agit simplement de rechercher la vérité. De plus, Pétré-Grenouilleau tente d'avoir une vision plus large d'un phénomène historique mondial et extrêmement complexe. En élargissant notre vision de la traite des noirs, l'historien tente d'en faire un chapitre important de l'histoire de l'humanité.

Pour appuyer mes propos, je citerai simplement la fin de l'introduction de La traite des Noirs :


" (...) La seconde partie, peut être plus novatrice dans sa conception, discutera de la portée et des conséquences du phénomène négrier. Partout, chaque fois que cela sera possible, l'on essaiera de voir en quoi il peut s'inscrire dans de plus larges perspectives, qu'il se contente d'accompagner, de refléter, de révéler, ou bien d'être à l'origine d'évolutions plus générales.
    Cela ne sera pas toujours facile car le sujet est controversé, la production énorme et dispersée. Aussi, dépasser le stade du constat obligera parfois à procéder par hypothèses, à mettre l'accent sur des domaines de la recherche peu explorés, à tenter la synthèse la plus juste, la plus logique ou la plus crédible de travaux plus ou moins contradictoires. Ce faisant, en tentant de me détacher des a priori qui souvent l'étouffent, j'espère au moins contribuer à mieux faire connaître un phénomène historique qui est loin d'être mineur. Car tendre à la clarté, à l'objectivité, travailler à replacer leur histoire dans un contexte plus large, c'est, d'une certaine manière, rendre hommage aux millions de victimes de "l'infâme trafic" nommé traite des Noirs."


J'espère que cela vous donnera envie, cher lecteur, de vous intéresser à ce sujet, car il nous concerne tous.


"Crime contre l'humanité" : une définition complète et détaillée par l’article 7 du Statut de Rome (source wikipedia)

L'article 7 définit onze actes constitutifs de crimes contre l'humanité, lorsqu’ils sont commis « dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile et en connaissance de l'attaque » :

  • le meurtre ;
  • l'extermination ;
  • la réduction en esclavage ;
  • la déportation ou le transfert forcé de population ;
  • l'emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international ;
  • la torture ;
  • le viol, l'esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ;
  • la persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste, ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour ;
  • la disparition forcée de personnes ;
  • le crime d’apartheid ;
  • d'autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale.


Par lologuem - Publié dans : Des bouquins ! - Communauté : Science
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